Se préparer à l’arrivée de l’enfant sans tout imaginer

Published by Jordan BOURGET on

L’attente laisse beaucoup de place à l’imagination.

On pense à la chambre.

Au premier repas.

À l’école.

Aux vacances.

À la première rencontre.

On imagine parfois son quotidien, ses goûts, son caractère, ses besoins.

Et c’est bien normal : comment se préparer à accueillir un enfant sans essayer de se représenter celui ou celle qui va entrer dans notre vie ?

Pourtant, dans un parcours d’adoption, cette préparation comporte un paradoxe.

Il est nécessaire de se préparer à devenir parent, tout en acceptant de ne pas savoir encore quel enfant va arriver.

Se préparer, ce n’est donc pas tout prévoir.

C’est surtout apprendre à faire une place à l’inconnu.


Se préparer ne signifie pas connaître son futur enfant 👧

Pendant l’attente, les futurs parents disposent parfois de très peu d’informations concrètes sur l’enfant qu’ils pourraient accueillir.

Pourtant, le projet devient progressivement très réel.

On peut alors avoir besoin de se représenter cet enfant pour rendre l’attente plus supportable.

Quel âge aura-t-il ?

Comment sera-t-il ?

De quoi aura-t-il besoin ?

Aura-t-il besoin d’être beaucoup porté ?

Dormira-t-il facilement ?

Comment se passera l’école ?

Ces questions peuvent être utiles lorsqu’elles permettent de réfléchir à sa manière de devenir parent.

Mais elles deviennent plus délicates lorsque les réponses commencent à être écrites à l’avance.

Car l’enfant imaginé n’est pas encore l’enfant réel.

Et la rencontre avec l’enfant réel viendra nécessairement bouleverser une partie de ce que l’on avait imaginé.


L’attente nourrit naturellement les projections 💭

L’attente adoptive est une période particulière : elle laisse du temps pour penser à l’enfant avant de le rencontrer.

L’article de Pascale Dewinter, Véronique Delvenne et Isabelle Lambotte consacré à l’émergence des liens de filiation souligne précisément que l’attente peut favoriser l’émergence de fantasmes autour de la parentalité adoptive et de l’enfant à venir.

Les auteurs mettent notamment en évidence le risque que certaines représentations ou idéalisations deviennent un obstacle lorsqu’elles empêchent progressivement d’être disponible pour rencontrer l’enfant réel.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait ne plus rien imaginer.

L’imagination fait partie de l’attente.

L’enjeu est plutôt de pouvoir se dire :

« Je peux imaginer sans croire que ce que j’imagine sera la réalité. »


La chambre peut être prête. L’enfant, lui, reste à découvrir. 🫥

Préparer une chambre peut être une étape importante.

Acheter quelques vêtements peut rendre le projet concret.

Choisir un prénom peut faire réfléchir.

Lire des livres sur l’adoption peut permettre de mieux comprendre certaines réalités.

Toutes ces démarches peuvent avoir leur place.

Mais elles ne doivent pas nécessairement conduire à remplir tous les espaces avant même de connaître l’enfant.

On peut préparer un environnement accueillant tout en laissant de la souplesse.

Parce que les besoins réels de l’enfant seront à découvrir.

Son rythme.

Ses habitudes.

Ses réactions.

Ses peurs.

Ses capacités.

Ses besoins de proximité ou, au contraire, ses difficultés à accepter certaines formes de proximité.

La préparation matérielle prépare un environnement. Elle ne permet pas de prévoir une relation.


Se préparer à l’enfant plutôt qu’à un scénario 🎥

Il existe une différence importante entre ces deux démarches :

« Comment allons-nous accueillir un enfant qui pourrait avoir vécu des séparations et dont nous ne connaissons pas encore l’histoire ? »

et :

« Notre enfant aura probablement besoin de ceci, fera cela et réagira de telle manière. »

La première question ouvre.

La seconde enferme davantage.

La première prépare les parents à observer, écouter et s’adapter.

La seconde risque de créer des attentes auxquelles l’enfant devra, consciemment ou non, se conformer.

C’est particulièrement important dans l’adoption puisque l’enfant arrive dans une famille avec son propre parcours, son propre tempérament et son histoire antérieure.

La construction de la famille adoptive se fait donc à partir de plusieurs histoires qui vont devoir progressivement trouver leur place ensemble. Dewinter, Delvenne et Lambotte insistent précisément sur le fait que le sentiment de parentalité et la construction familiale s’appuient sur les histoires antérieures de l’enfant et des parents.


Et si l’on avait beaucoup imaginé ? 🤔

Il ne faut surtout pas culpabiliser.

Avoir imaginé son enfant avant de le rencontrer est profondément humain.

Certains futurs parents auront imaginé un bébé.

D’autres un enfant plus grand.

Certains auront imaginé des moments très précis.

D’autres auront simplement rêvé de ce que serait leur vie de famille.

Le problème n’est pas d’avoir imaginé.

Le problème apparaît lorsque l’imaginaire devient tellement précis qu’il ne laisse plus suffisamment de place à l’enfant réel.

On peut donc avoir besoin, au moment de la rencontre, de faire évoluer certaines représentations.

Et cela peut demander du temps.


Faire une place à l’enfant réel 🥰

La rencontre constitue un moment essentiel : pour la première fois, l’enfant imaginé laisse place à un enfant bien réel.

Avec un visage.

Une voix.

Des expressions.

Des réactions.

Des besoins.

Et parfois des comportements très différents de ce que les adultes avaient imaginé.

L’article de Dewinter et de ses collègues souligne justement que l’accès à la représentation de l’enfant réel se construit au moment de la rencontre et que le parent doit progressivement faire évoluer l’image de l’enfant imaginé.

Cette idée mérite d’être entendue sans dramatisation :

changer son regard sur l’enfant que l’on rencontre ne signifie pas l’aimer moins.

Cela signifie parfois simplement que l’on commence à découvrir qui il est réellement.


Préparer aussi l’imprévisible 📝

La préparation peut donc prendre une autre direction.

Plutôt que d’essayer de prévoir précisément ce que sera l’enfant, on peut réfléchir à la manière dont on souhaite réagir face à ce que l’on ne connaît pas encore.

Par exemple :

Si l’enfant ne réagit pas comme je l’avais imaginé…

Comment vais-je prendre le temps de comprendre ce qui se passe ?

S’il ne semble pas heureux d’arriver dans notre famille…

Comment vais-je éviter de prendre immédiatement sa réaction comme un rejet personnel ?

S’il refuse certaines choses que j’avais imaginées comme des moments de bonheur…

Comment vais-je accepter que son rythme ne soit pas le mien ?

Si je me sens déstabilisé…

Qui pourra m’aider à prendre du recul ?

Si notre quotidien est très différent de ce que nous avions imaginé…

Comment pourrons-nous ajuster notre organisation ?

Se préparer à l’imprévisible est probablement une préparation plus utile que chercher à prévoir l’enfant.


💡 En pratique : préparer sans enfermer

Pendant l’attente, vous pouvez essayer de faire deux colonnes.

Ce que nous pouvons préparer

  • notre organisation familiale ;
  • notre logement ;
  • notre disponibilité ;
  • notre connaissance des réalités de l’adoption ;
  • notre réseau de soutien ;
  • les personnes que nous pourrons appeler en cas de difficulté ;
  • notre réflexion sur l’accueil d’un enfant dont nous ne connaissons pas encore l’histoire.

Ce que nous ne pouvons pas prévoir

  • le moment exact de la rencontre ;
  • la personnalité de l’enfant ;
  • ses réactions ;
  • son rythme ;
  • la manière dont il vivra la rencontre ;
  • la façon dont le lien se construira ;
  • les difficultés qui pourront éventuellement apparaître.

Cette distinction peut sembler simple.

Mais elle permet de déplacer progressivement la question :

« Comment faire pour que tout se passe comme nous l’avons imaginé ? »

vers :

« Comment être suffisamment disponibles pour nous adapter à l’enfant que nous allons rencontrer ? »


Se préparer à devenir parent, pas à recevoir « un enfant adopté » 👨‍👩‍👧‍👦

Il existe également un autre risque : préparer uniquement l’arrivée d’un « enfant adopté ».

Lire sur l’adoption est évidemment essentiel.

Mais l’enfant qui arrivera ne sera pas seulement défini par son statut adoptif.

Il sera aussi lui-même.

Avec son âge, son tempérament, ses goûts, ses compétences, ses besoins, son histoire et ses relations.

L’adoption constitue une partie essentielle de son histoire et de son identité familiale.

Mais elle ne résume pas l’enfant.

C’est pourquoi la préparation peut progressivement passer de :

« Que devons-nous savoir sur les enfants adoptés ? »

à :

« Comment allons-nous apprendre à connaître notre enfant ? »


Ce que l’on peut réellement préparer 🤏

On ne peut pas préparer une rencontre dans ses moindres détails.

On peut en revanche préparer sa disponibilité.

Être prêt à observer.

À écouter.

À ralentir.

À demander de l’aide.

À reconnaître que certaines choses seront différentes.

À accepter que le lien puisse prendre du temps.

À laisser progressivement l’enfant prendre sa place dans la famille.

La littérature clinique sur l’adoption insiste justement sur le fait que le lien familial se construit progressivement. Les auteurs de l’article étudié décrivent notamment l’attachement comme un processus qui se développe dans les interactions avec l’environnement et soulignent l’importance de la proximité, des échanges et du partage dans la construction du lien adoptif.


🔎 Un point de repère

Vous avez le droit d’imaginer votre enfant.

Vous avez aussi le droit, le jour où vous le rencontrerez, de découvrir que votre imagination s’était trompée.

L’un n’annule pas l’autre.

L’enfant réel n’a pas à correspondre à l’enfant rêvé pour que la rencontre soit une réussite.

Au contraire, la rencontre peut commencer lorsque l’on devient progressivement capable de laisser suffisamment de place à l’enfant tel qu’il est.


Et pour l’entourage ?

Les proches peuvent eux aussi avoir énormément imaginé.

Les grands-parents ont parfois rêvé de leur futur petit-enfant.

Les frères et sœurs peuvent imaginer leur futur rôle.

Les amis peuvent déjà parler de l’enfant comme s’ils le connaissaient.

Cette projection est souvent bien intentionnée.

Mais elle peut également créer des attentes.

Il peut donc être utile de transmettre à l’entourage un message simple :

« Nous avons hâte de rencontrer notre enfant, mais nous ne savons pas encore qui il sera ni comment cette rencontre se passera. Nous allons apprendre à le connaître. »

C’est une manière simple de préserver une place pour l’enfant réel.


Pour conclure 👍

L’attente peut donner envie de préparer chaque détail.

C’est compréhensible.

Mais on ne prépare pas une adoption en essayant de prévoir un enfant.

On se prépare à accueillir quelqu’un que l’on ne connaît pas encore.

Quelqu’un qui aura son histoire.

Son rythme.

Ses besoins.

Ses forces.

Ses fragilités.

Et qui, lui aussi, devra progressivement découvrir les adultes et la famille qui vont devenir les siens.

Alors oui, préparez la chambre.

Lisez.

Formez-vous.

Parlez.

Échangez.

Posez des questions.

Imaginez parfois.

Mais laissez aussi une place importante à cette phrase :

« Nous ne savons pas encore. Et nous apprendrons à le découvrir avec lui. »

C’est peut-être l’une des préparations les plus précieuses que l’on puisse faire pendant l’attente.


📂 Dans notre dossier « L’attente »

Article 1 — L’attente en adoption : pourquoi est-elle si particulière ?

Article 2 — Vivre l’attente sans mettre sa vie entre parenthèses

Article 3 — Vous êtes ici : Se préparer à l’arrivée de l’enfant sans tout imaginer

À suivre :

Article 4 — Quand l’attente devient lourde : comment savoir qu’on a besoin de soutien ?

🎙️ Les Voix de l’adoption — L’attente racontée par une famille

Un épisode consacré à l’expérience concrète de l’attente dans un parcours d’adoption sera prochainement disponible.


📚 Sources et références

HAMON Blandine, TOLETTI Françoise, ORENSTEIN Anne et al., « Les chemins de l’attente », Accueil, n°217, décembre 2025, dossier consacré à l’attente d’un enfant dans le parcours d’adoption. Le dossier aborde notamment la manière dont l’attente est vécue, la façon de lui donner du sens et la possibilité d’investir ce temps comme un temps de préparation.

DEWINTER Pascale, DELVENNE Véronique, LAMBOTTE Isabelle, « Adoption et émergence des liens de filiation », Le Journal des psychologues, n°319, juillet-août 2014, p. 66-71, Éditions Martin Média, DOI : 10.3917/jdp.319.0066. L’article aborde notamment la parentalité adoptive, l’imaginaire parental, les projections autour de l’enfant et la construction progressive du lien familial.

CHICOINE Jean-François, GERMAIN Patricia, LEMIEUX Johanne, L’enfant adopté dans le monde (en quinze chapitres et demi), Éditions du CHU Sainte-Justine, 2003, 480 p. Ouvrage de référence consacré aux multiples dimensions de l’adoption internationale et notamment à l’adaptation de l’enfant à son nouveau milieu de vie.

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